Logone Oriental :
après les parrains, les filleuls
mercredi 26 novembre 2008, par Correspondants province
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En milieu rural tchadien, les services de l’Etat ne sont plus les seuls acteurs de développement. De nombreuses organisations de développement interviennent à leurs côtés. L’une de ces organisations de développement, Agriculteurs Français et Développement International (AFDI), est intervenue en 1990 et s’y est installée durablement jusqu’en 2001. Elle a déterminé, en collaboration avec l’Office national du développement rural (ONDR) et le Centre de formation professionnelle et rural (CFPR) des axes d’intervention et développé des activités relatives à ces axes : l’accès au matériel agricole, la sécurité alimentaire, le genre et équité, le développement ainsi que la formation et les échanges d’expériences. Sur le terrain, l’ONDR faisait pratiquement la même chose. Elle transférait en milieu rural les résultats des recherches agronomiques et y recensait les problèmes pour les transférer à la recherche afin que des solutions y soient trouvées : elle vulgarisait les nouvelles techniques à travers les parcelles de démonstrations. Elle fournissait également, au comptant ou à crédit, du matériel agricole.
A chaque ONG ses méthodes
Seulement, la moisson est très peu abondante, le monde rural est toujours affamé et assoiffé. On y a beau investir argent, matériels, sueur, techniques, stratégies… sans succès. Ainsi, les détracteurs de l’ONDR accusent à tort ou à raison cette structure étatique de faire la part belle à la culture du coton, l’unique culture officielle de rentes pour les paysans, et de négliger le développement des cultures vivrières. Sur le terrain, les organisations non gouvernementales interviennent, le plus souvent, chacune avec ses méthodes, ses stratégies et ses approches. Elles se côtoient, parfois se croisent sans se communiquer, sans synergie. Tantôt elles font la même chose, tantôt les approches diffèrent. AFDI Poitou-Charentes s’est d’abord intéressée aux matériels agricoles. Après avoir constaté que de nombreux agriculteurs locaux n’avaient pas d’attelage, elle a commencé par le renforcement de la culture attelée aux côtés de l’ONDR, en appuyant ceux qui détenaient charrues et charrettes, avaient certaines pièces accessoires ou les avaient usées. Comme les pièces de rechange faisaient défaut, il fallait trouver un palliatif. D’où le programme de formation des forgerons de brousse. Or, au Tchad, ce métier qui se pratiquait de père en fils, était considéré comme dégradant : un gros problème. Mais l’AFDI a démystifié les forges et valorisé leurs activités. Toute personne désireuse pouvait se faire former. Le forge-on n’est plus d’une caste, ni d’une ethnie, encore moins d’une religion. Quelques 523 forgerons sont formés à travers tout le Logone oriental, à l’exception du département des Monts de Lam où les demandes en formation ne sont pas parvenues à AFDI. Progressivement avec l’antenne de Donia, ce département pourrait être concerné par le programme. Cette activité a conduit à l’ouverture d’un atelier de fabrication et de réparation des matériels agricoles (SOTEQAD) et à la création des groupements d’utilisation des matériels agricoles en commun (GUMAC). La région en compte environ 450. Depuis quelques années, l’ONDR, en déficit de fonds, ne vulgarise plus du matériel agricole. L’AFDI se retrouve donc seul dans la région. Généralement, les mois de juin, juillet et août sont réputés difficiles pour les paysans. Ce sont les mois de soudure. La baisse du rendement, le bradage des produits vivriers au moment des récoltes pour les fêtes de fin d’année ou pour les rentrées scolaires, placent le paysan en situation d’insécurité alimentaire. Des banques de céréales sont constituées : des groupements reçoivent un préfinancement pendant la période des récoltes pour faire du stockage de céréales. Les paysans se les achètent et se les revendent avec une marge négligeable de bénéfice pour l’entretien du magasin et autres petits services. Un grenier communautaire reçoit un ou trois millions de Fcfa. Quelques 300 greniers communautaires sont constitués. L’AFDI fait également de la vulgarisation. Avec l’aide d’un autre partenaire technique, l’Institut tchadien de recherche agronomique pour le développement (ITRAD), basé à Bébédja, l’AFDI multiplie et vulgarise les intrants ou les semences améliorées et les engrais. ITRAD forme les producteurs semenciers et vend à l’AFDI les semences améliorées. Vingt producteurs semenciers sont formés et collaborent avec l’AFDI sur le terrain. L’AFDI priorise également la formation des agriculteurs pour qu’ils s’approprient les nouvelles techniques et les nouvelles exigences agricoles. Des animateurs des groupements formés assurent à leur tour la formation dans les groupements. Sur ce chapitre, l’AFDI travaille en synergie avec l’ITRAD et même avec les ONG locales comme WORLD VISION, les BELACD, etc. Les visites d’échanges sont régulières et annuelles mais à cause du coût, une vingtaine de responsables des groupements ont bénéficié de ces visites.
Inclure la problématique genre
En milieu rural, les femmes constituent avec les enfants une couche vulnérable. Et pourtant, en matière de développement, nul ne peut ignorer le rôle déterminant de la femme : « les femmes sont les moteurs silencieux du développement », confie un agriculteur français. Depuis 2003, elles se sont organisées et ont créé leurs groupements. Au niveau de l’AFDI, elles ont créé une fédération appelée ATEKOR. Elles sont très entreprenantes dans les activités de transformation des produits agricoles, le maraîchage, l’élevage des volailles et la sensibilisation sur l’hygiène alimentaire et familiale, le Vih/Sida, etc. Elles fabriquent aussi du savon à base de l’huile de karité et de la soude. Cette activité est ralentie par l’approvisionnement un peu difficile en soude. Récemment, elles se sont lancées dans la fabrication de farines enrichies à base de mil, de maïs, de riz, de soja et d’arachides, sur place, à Doba. Des unités de transformation seront installées dans les villages pour vulgariser les techniques.
Une obligation de réussir
Depuis 2001, AFDI a passé le relai à ATADER-Doba, filleule d’AFDI. Elle a dans les bras ce lourd héritage à gérer. Selon Mbaïtelssem Esaïe, Ingénieur Zootechnicien, chef du projet AFDI et aujourd’hui coordonnateur de l’Association, il ne s’agit pas d’une démission ni d’une impasse mais cette transition est le fait d’un aboutissement logique des stratégies de développement adoptées par AFDI. C’est un transfert de responsabilité et l’Association Tchadienne des acteurs du Développement Rural à l’obligation de l’assurer pleinement et à tous les niveaux. L’on ne développe pas autrui mais on l’aide, on l’amène à prendre conscience de ses potentialités et à les utiliser pour son épanouissement. AFDI a compris cette démarche, à ATADER de se montrer digne héritière. Mbaïtelssem Esaïe est le premier à éprouver ce changement. Il ne peut plus prendre seul des décisions comme du temps où il était chef de projet AFDI. Devenu coordonnateur d’ATADER-Doba, il doit toujours consulter. Le bureau exécutif qui seul peut lui déléguer le pouvoir de décision et il doit toujours rendre compte. C’est à lui également d’aller chercher les fonds pour financer les activités de l’Association ; il doit prendre des contacts, adresser ses projets auprès des Ong locales telles Intermon Oxfam et autres chancelleries… Exercices difficiles quand on sait que les organisations internationales et certaines chancelleries sont frileuses à composer ou à financer des projets de développement initiés par des Ong locales ou des Associations de développement, à cause de la présomption de mauvaise gestion. Toutefois, ATADER bénéficie de la caution de son parrain AFDI qui se positionne comme partenaire technique et financier de sa filleule. Des missions régulières, au moins trois fois par an, permettent de mobiliser des ressources adaptées pour appuyer ATADER. Quelques grands défis sont en projet. Ses membres envisagent déjà l’autofinancement des activités de l’Association par la création au sein des structures fédératives des activités génératrices des revenus. Ils entendent couvrir l’ensemble de la région du Logone oriental en activités diverses. Ils entendent surtout faire émerger davantage des femmes leaders dans tous les domaines. Venus en Afrique pendant les périodes de grandes famines de 1976, au Tchad, AFDI est passé de l’urgence au développement durable. En faisant émerger les organisations professionnelles rurales, en les consolidant par la formation, en les conduisant vers leur autonomie et surtout en créant pour elles un cadre de concertation (ATADER), l’AFDI a su habilement passer le relai des actions de développement du monde rural à une Ong locale, ATADER. Celle-ci n’a pas d’autres alternatives ; elle doit tenir haut le flambeau et l’AFDI aussi doit inspirer confiance aux partenaires de sa filleule par des conseils, des appuis techniques et financiers.
Souleymane Ndolassim Correspondant dans le Logone oriental