Maurice Naïndoumnan, chef de canton de Ngamongo : " il faut absolument maintenir les jeunes au vilage"

lundi 1er février 2010, par Bérilengar Dathol Antoine

Version imprimable de cet article Version imprimable

Le chef de canton de Ngamongo, ancien fonctionnaire du ministère de l’Agriculture, est à la tête du canton depuis 1983. Avec Tchad et Culture, Monsieur Maurice Naïndoumnan s’exprime sur les grands défis auxquels est confrontée sa circonscription : exode rural, appauvrissement des sols, émigration, développement local, etc.

T &C : Quelles sont les populations qui habitent le canton Ngamongo ? Quelles sont les populations voisines ?

Maurice Naïdoumnan : Au début, il y a une seule communauté ethnique qui habite dans le canton. Ce sont les Mouroum. Mais, depuis quelque 7 ans, le canton abrite aussi des ressortissants ouaddaïens. Ceux-ci ne sont d’ailleurs pas très nombreux. Comme populations voisines, on trouve, il y a les Mbeuri et quelques pêcheurs du canton Gabri Ngoo, des Mouroum du canton Mouroum, des Makoula et des Gabri.

T &C : Quelles sont leurs principales activités du canton ?

M.N. : La principale activité est l’agriculture. Les plus jeunes se lancent de plus en plus dans le commerce. Il y a aussi ceux qui fabriquent des briques pour les cuire avant de les vendre. Traditionnellement, les gens cultivent le mil, le pénicillaire, le sésame, le pois de terre, l’arachide, le gombo. Comme culture de rente, il y a le coton. Mais cette année, on ne l’a pas cultivé dans le canton. Beaucoup ont cultivé le haricot, le pois de terre, le pénicillaire comme produit de substitution au coton. La population a refusé de se consacrer à cette culture de rente à cause des difficultés qu’elle éprouve pour entrer dans ses droits une fois le coton enlevé par la Cotontchad. La caution solidaire qui consiste à rembourser collectivement tout le crédit d’intrants accordé par la Cotontchad est un facteur qui décourage la culture du coton.

T &C : Quel climat de collaboration existe-t-il entre les allogènes et les populations locales ?

M.N. : Depuis que les Ouaddaïens sont venus s’installer chez nous, il n’y a pas encore eu de problèmes de cohabitation. Nous leur avons octroyé des terrains pour s’installer. Et tout se passe encore bien pour le moment. Leur principale activité est le commerce. Certains ont installé des moulins, d’autres cultivent, etc.

T &C : Le canton Ngamongo connaît-il un problème spécifique par rapport à d’autres cantons avec lesquels vous collaborez ?

M.N. : A Ngamongo, le problème majeur que nous éprouvons est lié au marché. C’est un grand marché qui attire beaucoup de gens. Certains y viennent pour boire de l’alcool. Lorsqu’ils sont saouls, ils déclenchent des bagarres qu’on attribue à tort aux ressortissants de Ngamongo. Ces affrontements entraînent parfois des cas de blessures graves consécutives aux coups de poignards.

Autre problème : les terres cultivables sont devenues rares. L’on est obligé d’aller dans les villages voisins pour en louer à des prix variables. Auparavant, une corde (environ un demi-hectare, ndlr) se louait à 5 000 Fcfa. Aujourd’hui, le prix varie entre 7 500 Fcfa et 10 000 Fcfa. Cependant, il n’y a pas encore des cas d’achat ou de vente de terre portés à ma connaissance.

T &C : Le Tchad est devenu pays exportateur de pétrole depuis 5 ans. Quelles retombées ressentez-vous dans votre canton ?

M.N. : Comme principale retombée du pétrole chez nous, il y a la construction de trois bâtiments de six salles de classe, du bureau du directeur, de deux latrines et de la clôture de l’école. Il n’y a pas encore d’autres investissements.

T &C : Aujourd’hui, de plus en plus de jeunes quittent le canton à la recherche de cieux plus cléments. Qu’est-ce que vous croyez qui puissent être fait afin de les retenir au village ?

M.N. : La plupart des jeunes qui ont quitté le village l’ont fait par imitation. Ils n’ont pas évoqué un problème précis pour expliquer leur départ. Lorsqu’ils rencontrent ces émigrés porter de beaux habits, de belles chaussures, ils décident eux aussi de les suivre. En ville, ils trouvent de petits travaux à faire, comme la fabrication de briques, par exemple. D’autres suivent aussi un parent qui réside à N’Djaména, à Bongor, à Moundou ou au même au Nigeria.

Pour mettre un terme à l’exode des jeunes, il faut créer des emplois. Lorsqu’une entreprise était venue pour construire les bâtiments des Sœurs, quelques jeunes sont allés avec l’espoir de se faire recruter dans le chantier. Malheureusement, cette entreprise avait emmené ses ouvriers de Laï. Et nos jeunes ont été déçus. Pour ne pas rester désoeuvrés toute la saison sèche, ils préfèrent se rendre en ville pour chercher une occupation en attendant la saison des pluies. Mais les paresseux ne retournent pas au village.

T &C : Vous êtes depuis plus de 25 ans à la tête de ce canton, comment s’est opéré le choix de votre personne ? Avez-vous eu des concurrents ?

M.N. : J’ai été élu il y a 25 ans pour diriger ce canton. Après la mort du chef Ndoungaro, son fils Mbaïgoto a été désigné pour assurer son intérim. Puis, il m’a sollicité pour être candidat. Malgré mon refus, certains parents ont insisté pour que je sois candidat. Nous étions trois : Mbaïgoto, Bondjé et moi. Après un premier tour de vote jugé irrégulier, on est passé au deuxième tour. C’est à ce niveau que j’ai été voté par les chefs de village qui constituaient l’assemblée des électeurs. Sinon auparavant, je travaillais comme surveillant des cultures. Au moment où on a envoyé quelqu’un me chercher, j’étais en train de surveiller un marché de coton en tant que directeur de marché.

T &C : Quels sont vos plus beaux souvenirs comme chef de canton ?

M.N. : Lorsque j’ai été élu à la tête du canton, nous avions une école dont les murs venaient de s’écrouler. En plus, elle était construite non loin de la place du marché. J’ai donc sollicité la population de transférer l’école hors du village. Sur ce nouveau site, nous avons construit quatre salles de classe. L’Etat est venu en construire aussi quatre autres. Ensuite, avec certains volontaires, nous avons fabriqué des briques pour la construction du centre de santé. Avec l’appui de World Vision, nous avons bâti ce centre de santé. Pendant trois ans, nous avons pris en charge l’agent sanitaire qui s’occupait de ce centre avant que l’Etat ne le reconnaisse. C’est aussi à mon initiative que le collège devenu lycée par la suite a été créé. J’ai adressé une demande au Fonds Européen de Développement (FED) qui nous a appuyés avec 11 millions de Fcfa. Nous avons aussi sollicité et obtenu de certaines ONG comme World Vision des forages d’eau potable dans des villages.

T &C : L’on a parlé de l’installation des Coopec (coopérative d’épargne et de crédit). Qu’en est-il aujourd’hui.

M.N. : Lorsque la Coopec est arrivée ici, le taux d’adhésion était fixé à 15 000 Fcfa. Puis, l’on a procédé à l’octroi des crédits. Mais le remboursement a été si difficile si bien que tout l’argent prêté n’est pas restitué. J’ai créé un groupement pour le développement du canton Ngamongo qui regroupe tous les chefs de village. Nous nous retrouvons à la fin de chaque mois. Nous avons cotisé en tout 300 000 Fcfa. Mais après les dépenses, il reste 220 000 Fcfa à la caisse. Nous avions un problème de sable pour la construction du lycée. Le chauffeur qui l’a transporté a porté plainte contre moi à la brigade. La population devrait cotiser à hauteur de 50 Fcfa par personne en vue du remboursement. Mais rien n’a été fait.

T&C : Avez-vous un dernier mot à dire ?

M.N. : Pour moi, il faut absolument maintenir les jeunes au village en vue de contribuer à son développement.. La population de Ngamongo a aussi beaucoup grandi. Le besoin en eau potable s’est accru. C’est pourquoi, j’aimerai bien voir construit ici un château d’eau. Cela aidera la population, car l’entretien des forages actuels n’est pas bien garanti. Quant au marché, il est souhaitable de construire des bâtiments pour abriter les marchandises, car en saison de pluies, c’est difficile pour les commerçants et les populations de protéger leurs produits lorsqu’il se met à pleuvoir. Il y a le problème des groupements dont les gens ne connaissent pas bien l’intérêt. Un seul fonctionne bien ici à Ngamongo, même si beaucoup ont été créés. C’est pourquoi, il faut sensibiliser les populations à s’intéresser aux groupements. Il nous faut des groupements pour l’élevage, le stockage des produits. Vis-à-vis de l’administration publique, je sollicite la création d’une sous-préfecture chez nous pour faire régner l’ordre les jours de marchés, la réfection de nos routes et pistes. Je souhaite la création à Ngamongo d’un centre culturel avec une bibliothèque pour aider les enfants, et d’un centre social où nos femmes pourront y apprendre la couture afin de mieux nous épauler.

Interview réalisée par Bérilengar Dathol