Citoyenneté au Tchad : Etat des lieux

lundi 1er février 2010, par Mbaïdedji Ndjénodji Frédéric

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Après plusieurs décennies de guerres, de déstabilisation des institutions publiques, sociales et familiales, les Tchadiens sont profondément orientés vers des actes inciviques. D’où la nécessité de mener des actions vigoureuses pour ressouder le tissu social. Mais comment faire pour y parvenir ?

"Peut-on même parler de citoyen au Tchad ?", tels sont les propos d’un militant d’une organisation de la société civile, répondant à la question de savoir s’il existe une culture citoyenne au Tchad. Ce coup de gueule semble largement partagé par d’autres personnes interrogées. Un entretien réalisé sur le vif avec deux étudiants en Droit à l’université de N’Djaména vient renforcer ces propos. "Le Tchad n’a que des ressortissants, pas de citoyens", soutiennent-ils. Les Tchadiens vivent une crise de citoyenneté aiguë qui transparaît dans leurs comportements et leur mode de vie Malgré ce tableau sombre de la situation, il y a lieu de relever les efforts déployés tant par les structures étatiques que par les organisations de la société civile pour ancrer les valeurs citoyennes aux Tchadiens.

L’institutionalisation des organes de moralisation

Le remaniement ministériel du 23 juillet 2004 a vu la création d’un ministère chargé du Contrôle général d’Etat et de la moralisation de la vie publique qui a pour attributions de moraliser les agents de l’Etat et de poursuivre les agents indélicats qui se seraient rendus coupables de mauvaise gestion des deniers publics. Ce département alterne à la fois le bâton et la carotte. Plus spécifiquement, la Direction Générale de la Moralisation de la vie publique, structure de prévention, a pour principales missions de cultiver dans l’esprit des agents publics le sentiment de défense de l’intérêt général et de protection des biens publics. Elle a également pour but de lutter contre l’impunité et d’amener les agents à connaître leurs droits et leurs obligations. En bref, en sensibilisant les populations sur les valeurs citoyennes. Il n’y a pas longtemps, le ministère venait de boucler un long périple dans le Tchad profond pour sensibiliser les populations sur les valeurs citoyennes. Les leaders religieux et les autres ont été mis à contribution.

Le ministère de l’Éducation nationale s’investit également dans l’éducation citoyenne à travers les orientations des programmes de l’enseignement primaire. Un manuel d’éducation civique et morale destiné au cours élémentaire 1ère et 2ème années a été réalisé par une commission technique du Centre National des Curricula (CNC). L’éducation civique et morale a pour objectifs de développer chez les jeunes élèves le sens de l’intérêt général, le respect de la loi, l’amour de la patrie. Elle suppose la compréhension des règles de la vie démocratique et de leurs fondements, la connaissance des institutions, le respect de l’homme et de ses droits, la tolérance et la solidarité, le refus du racisme, du tribalisme, de l’intégrisme religieux et du terrorisme. Elle développe aussi la volonté de vivre ensemble dans un État laïc.

L’éducation morale en particulier, doit contribuer à former le caractère de l’enfant en termes de savoirs (connaître les textes juridiques réglementant les droits et devoirs du citoyen, l’organisation politique, les valeurs éthiques et morales…), de savoir-faire (sauvegarder l’environnement, promouvoir la paix, pratiquer les libertés et respecter le bien public…) et de savoir-être (honnêteté, responsabilité, tolérance…) Les organisations de la société civile (associations de droits de l’Homme, syndicats, associations féminines…) et autres organisations non gouvernementales, s’investissent également dans l’éducation citoyenne. Les organisations du réseau pétrole, par exemple, s’investissent dans le contrôle citoyen du processus budgétaire. A travers des ateliers et autres campagnes de sensibilisation, ces réseaux créent des cadres de concertation tripartites regroupant à la fois les structures étatiques, les partenaires au développement et les bénéficiaires. C’est l’occasion pour les populations bénéficiaires des projets de cerner les contours du processus budgétaire : l’élaboration, l’exécution et le suivi. Ainsi, elles sont à même de faire valoir leurs droits si tel projet de développement n’est pas implanté sur le site initial, s’il n’est pas exécuté dans les délais ou encore s’il est mal exécuté.

Les efforts des associations de droits de l’homme pour vulgariser les droits et devoirs du citoyen font leur chemin, avec l’éclosion du mouvement associatif au début des années 90. Selon un militant des droits de l’homme, il faut noter une avancée considérable en matière de procédure pénale. Des supports didactiques tels que “le guide du justiciable” aident les populations à se familiariser avec les arcanes de la justice. Comment introduire une requête ? Comment faire appel ? Quels sont les droits et devoirs du justiciable ? Et bien d’autres subtilités de l’action judiciaire, inconnues du grand public.

Les organisations de la société civile à l’oeuvre

Des cliniques ou boutiques juridiques des associations telles que l’Association pour la promotion des libertés fondamentales au Tchad (APLFT), l’Association tchadienne pour la défense des droits de l’homme (ATPDH), l’Association des femmes juristes du Tchad (AFJT), etc. font un travail de proximité avec les populations pour les assister, les conseiller et les orienter juridiquement. Celles-ci accor-dent une place de choix aux couches vulnérables de la société tchadienne que sont les femmes et les enfants.

La Cellule de Liaison et d’Information des Associations féminines (CELIAF) s’investit dans la défense des droits des femmes et des enfants. Les violences faites aux femmes et aux enfants, la succession, la problématique genre et développement, le leadership et l’entrepreneuriat féminin et bien d’autres aspects font partie du plan d’action de cette structure.

Afin de favoriser la cohabitation pacifique des citoyens, l’Association Jeunesse Anti-clivage (AJAC), par exemple, organise des colonies de vacances pour brasser les jeunes élèves tchadiens de tous bords. Les différentes centrales syndicales de la place s’activent à la formation de leurs militants sur les droits et obligations des salariés ainsi que ceux des employeurs. Des modules sur les règlements de conflits sociaux et des négociations collectives en font partie.

La persistance des pratiques discriminatoires

Ce passage en revue des actions multiformes et non exhaustives souligne les efforts faits, cependant des comportements d’un autre âge transparaissent toujours dans les habitudes de beaucoup de citoyens tchadiens.

Les agissements d’une bonne partie de la population n’djaménoise lors des combats du 2 février 2008 ont mis à nu le recul de la citoyenneté. Des actes de vandalisme incompréhensibles et indignes des personnes civilisées ont été perpétrés.

En outre, des pratiques telles que la corruption, la concussion, le détournement des deniers publics, le népotisme et autres sont légion. "Ici, chez nous, plus tu voles, mieux tu es promu", s’emporte un cadre. Cette façon de faire instaure une sorte de permis de détourner dans le subconscient collectif des Tchadiens. Le dernier fait en date est le scandale au ministère de l’Éducation nationale marqué par la livraison fictive de manuels scolaires à hauteur de 2,5 milliards FCFA. Des dizaines de cadres de l’État méditent sur leur sort à la maison d’arrêt, des ministres en activité ont été entendus à titre de té-moins. L’affaire suit son cours et l’opinion publique nationale attend de voir jusqu’où ira la justice dans cette opération mains propres. Beaucoup de gens se disent désabusés par les précédentes affaires similaires qui ont fait long feu. Ceci repose la question de l’impunité qui semble être tolérée sinon encouragée par les autorités.

L’armée nationale tchadienne, la police nationale, la gendarmerie et autres forces de l’ordre qui sont censées sécuriser les populations, commettent de nombreuses exactions sur les paisibles citoyens. Un confrère, ironique, qualifie les militaires paradant dans la ville à bord de leurs véhicules de "propriétaires du pays". Pour lui, ceux-ci se croient dotés de pleins pouvoirs et s’arrogent même le titre de "hakouma" (Etat). "Populations sa-kit" (population simple), utilisent-ils banalement pour interpeler les civils.

Beaucoup de parents d’élèves censés inculquer l’éducation de base à leurs enfants dans la cellule familiale, cautionnent malheureusement les mauvais agissements de leurs rejetons. La violence en milieu scolaire, de l’avis de certains enseignants, trouve également ses causes profondes à la maison. Des exemples des parents qui donnent des armes à feu à leurs enfants encore au lycée pour se "défendre" sont monnaie courante. Certains parents inculquent à leurs enfants qu’ils sont d’une ethnie supérieure ; ainsi, en présence de leurs condisciples, ceux-ci se croient tout permis, sans devoir rendre compte à qui que soit.

Les institutions publiques interpellées

Ce tableau assez sombre nécessite des actions pour que le Tchadien se familiarise avec une véritable culture citoyenne. D’abord, les autorités politiques et administratives du pays doivent impérativement agir sur les trois axes énoncés tantôt. Sur le plan juridique, elles doivent veiller à l’élaboration des règles claires applicables à tous et au respect de leur application. Sur le plan de la cohésion sociale, elles doivent créer des conditions pour que toutes les communautés arrivent à s’exprimer, à vivre ensemble. En matière de responsabilité sociale, elles doivent créer un environnement favorable encourageant les initiatives de la société civile.

L’État doit travailler sur les inégalités surtout en orientant la formation sur les groupes tels que la jeunesse qui constitue une grande tranche de la population. Pour cela, il faut améliorer leur situation socioéconomique pour éviter qu’ils ne soient instrumentalisés par les politiciens véreux. Cela peut permettre à ceux-ci de se sentir membres de la société et de créer un sentiment de commune appartenance. Au niveau individuel, que chaque Tchadien se dise que la citoyenneté, avant d’être une affaire de l’État, est d’abord son affaire personnelle. "Comment faire pour vivre en parfaite harmonie avec mes compatriotes ?"

Frédéric Mbaïdedji Ndjénodji