Côte d’Ivoire : un travail de fourmis… exemplaire
mardi 2 février 2010, par Mbaïdedji Ndjénodji Frédéric
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L’initiative a pris naissance au milieu des années 2000 marquée par l’éclatement des conflits entre le Nord (sous la coupe de la rébellion) et les forces gouvernementales. L’instrumentalisation politique de la fibre identitaire par les politiques battait son plein. Les différentes communautés étaient ainsi dressées les unes contre les autres et se regardaient en chiens de faïence.
Le CERAP s’est senti interpellé. Il a décidé de faire quelque chose pour apaiser la situation. Pour cela, il fallait non seulement agir au niveau des institutions, mais également agir au niveau des consciences individuelles et collectives. Il a fait l’option d’agir beaucoup plus sur les enfants et les jeunes. L’hypothèse de base est que chez les adultes, ayant acquis certaines contre-valeurs, il est difficile de leur faire changer de vision. Les enfants et les jeunes par contre sont plus malléables. " Les jeunes ont l’avenir et les vieux ont des souvenirs ", argumente Kévin Adou, un des promoteurs du projet.
Des élèves issus de toute la Côte d’Ivoire
Le constat est que dans le système éducatif ivoirien, comme celui du Tchad, la pédagogie attache beaucoup d’importance à la transmission de connaissances telles que les mathématiques, l’histoire, la géographie, le français…Ces disciplines visent à l’instruction des enfants. Or le citoyen n’est pas seulement celui-là qui a la tête bien pleine mais plutôt celui qui entend vivre en harmonie avec son entourage, insiste Mireille, la responsable du Presci.
Dans le processus de matérialisation du projet, le ministère de l’éducation nationale a autorisé le projet à travailler avec tous les établissements du pays. Quelques villes ont été ciblées à travers tout le pays : dans le nord, le centre, le sud, l’est, l’ouest. La première phase du projet a été mise en place en 2004. Dans la deuxième phase en 2006, 400 élèves, de la 6ème en terminale, ont été ciblés. Chaque établissement copté recommande quatre enseignants sur la base du volontariat et de la disponibilité. Ces enseignants ne sont pas rémunérés ; leur apport s’inscrit dans la logique de responsabilité citoyenne.
Le Presci a commencé par la formation de ces enseignants à travers des séminaires portant sur des questions des droits de l’Homme, des droits de l’enfant, de la paix, etc., charge pour eux de transmettre ces connaissances à leurs élèves.
La pédagogie particulière pour l’éducation à la citoyenneté est de mettre l’enfant au centre de l’apprentissage et de lui inculquer des valeurs qu’il doit expérimenter. Une panoplie de thématiques a été débattue avec les élèves. Le thème sur les droits de l’enfant permet de mettre en exergue les acquis auxquels a droit l’enfant pour son épanouissement, mais bien entendu, ses obligations aussi vis-à-vis de la société.
Organiser les jeunes autour des projets communs de société A travers le module sur la gestion des conflits, les jeunes ont appris à gérer d’une manière non violente des conflits qui peuvent surgir dans une société afin de favoriser l’harmonie et la cohésion sociale. Le module sur la citoyenneté leur permet de cerner les différentes implications du concept et de situer la place de l’enfant dans le processus de formation à la citoyenneté. " Qu’est-ce que la tolérance ? Qu’est-ce que l’enfant sait faire en matière de tolérance ? Quel comportement développer pour mettre en place la tolérance ? ". Telles sont, entre autres, les questions qui ont été débattues avec les jeunes élèves.
Ensuite, on allie la théorie à la phase pratique. A cet effet, les enseignants ont créé différents espaces comme les clubs et les villages de la paix. Les clubs de la paix sont créés au sein des établissements. Ces villages de la paix, sorte de colonies de vacances, sont de véritables sociétés organisées où les élèves, sous la supervision des enseignants, édictent eux-mêmes les règles qui doivent les régir. L’on crée ainsi un micro-Etat où les constitutions sont faites par les enfants eux-mêmes encadrés par les enseignants. C’est un code de conduite qui résume les questions essentielles de la vie en société : "qu’est-ce que nous allons faire ? Sur quels principes nous devons fonctionner ? Quels garde-fous allons-nous mettre en place pour y parvenir ?…" Ce canevas garantit l’égalité malgré les différences entre les élèves. Ensuite, les enfants ont été formés sur la mise en place de différents projets communs. Dans la commission environnement, les élèves se familiarisent avec les rudiments de protection de l’environnement et sensibilisent leurs camarades dans ce sens. Dans la commission démocratie, les élèves s’initient aux valeurs démocratiques : comment voter ? Pourquoi voter ? Qui voter ? L’organisation des élections des chefs de classe et des super délégués permet aux élèves de connaître le processus électoral et les enjeux y afférents.
Vivre la démocratie à partir des situations concrètes
Un recensement électoral est organisé dans chaque classe débouchant sur une liste électorale. Ensuite les candidats sont appelés à postuler ; un délai de deux jours leur est accordé pour mener leurs campagnes. Durant ces campagnes, les encadreurs insistent pour que les candidats proposent un projet de société bien ficelé, viable et sérieux.
Cette colonie était composée de représentants de diverses écoles parmi lesquels il fallait élire un chef de camp. Lors d’une colonie de vacances, l’élection d’un chef de camp de vacances a permis de tester les connaissances des élèves sur les valeurs démocratiques apprises. Parmi les établissements scolaires représentés, l’un d’entre eux n’était représenté que par trois élèves, dont un candidat. Au premier tour du scrutin, le candidat de l’établissement sous représenté a totalisé un très bon nombre de voix. Au second tour, à la surprise générale, il remporte les élections. Cette expérience a permis de tirer la leçon que malgré leur minorité, le candidat élu et ses camarades issus du même établissement, ont pu convaincre les électeurs issus des autres établissements pourtant mieux représentés. Les enfants n’ont pas voté par rapport à leur école, mais par rapport au projet de société présenté par chaque candidat. "C’est une leçon que les enfants ont donné aux adultes qui ont l’habitude de voter sur des critères subjectifs ", en déduit Mme Critié.
Un autre fait révélateur s’est déroulé lors d’un camp de vacances dans un village Ebrié, au sud d’Abidjan (Côte-d’Ivoire), en pleine contrée d’obédience catholique. Les jeunes, issus de milieux religieux différents (catholiques, protestants, musulmans, et autres) ont voulu poser un acte concret de responsabilité citoyenne pour manifester leur solidarité vis-à-vis du village. La Commission environnement a suggéré de nettoyer la place publique et d’y planter les fleurs. Il se trouve qu’une partie de cette place se prolonge jusqu’à l’église du village. Un jeune élève musulman s’est activé avec ses amis pour nettoyer l’église et paraissait même plus appliqué que les autres. A la question de savoir pourquoi lui, un jeune musulman, accepte-t-il de nettoyer une église, il a donné cette réponse d’une très grande profondeur : " En nettoyant l’église, je rends hommage à Dieu. Musulman ou chrétien, c’est le même Dieu ".
Une initiative qui fait des émules
Aujourd’hui, certains parents qui avaient eu des appréhensions pour envoyer leurs enfants dans les villages de la paix, éprouvent un plus grand plaisir face aux transformations intervenues dans la vie de leurs enfants. Graduellement, beaucoup d’entre eux adhèrent au projet. De 400 élèves en 2006, le nombre des élèves membres des villages de la paix est passé à 2000 en 2009. Et chaque année des demandes des établissements affluent de toute la Côte d’Ivoire pour faire partie des villages de la paix.
"Apprenez aux enfants des valeurs, ils grandissent avec ; apprenez des valeurs aux adultes, ils meurent avec", disait un penseur. Si l’exemple des villages de la paix pouvaient inspirer notre pays, l’éducation à la citoyenneté ne s’en porterait que mieux.
Frédéric Mbaïdedji Ndjénodji