Dossier
Les microcrédits au Tchad : un sacré foutoir !
jeudi 25 février 2010, par Ramadji Béguy Angèle
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La microfinance est définie comme l’ensemble des dispositifs permettant d’offrir de petits crédits à des personnes pauvres afin de les aider à mener les activités génératrices de revenus et à développer des micro entreprises. Elle est intimement liée à l’idée de pauvreté et de misère. Les clients de la microfinance sont des gens exclus du système bancaire classique parce qu’ils ne peuvent pas présenter les garanties nécessaires. En zone rurale, les bénéficiaires des microcrédits sont des producteurs agricoles et ceux qui exercent des activités de transformation alimentaires ou du commerce. En zone urbaine, ce sont de petits commerçants, des prestataires de services comme les cordonniers, les coiffeurs, les artisans, les vendeurs dans les coins des rues, etc.
Des bénéficiaires non préparés à l’opération
Depuis quelques années, le gouvernement a ouvert un guichet pour octroyer des microcrédits à la population " démunie " (tous les bénéficiaires du micro crédit du gouvernement ne sont pas si démunis), sans une étude approfondie du projet soumis. Il est vraiment difficile d’affirmer que ces crédits ont des impacts positifs sur la vie quotidienne des bénéficiaires. En ce qui concerne les crédits octroyés par le comité provisoire de gestion des 5% des revenus pétroliers accordés à la région productrice, certaines femmes bénéficiaires affirment qu’elles se retrouvent avec plus de soucis qu’auparavant. "Nous accumulons des nuits d’insomnies à cause des dettes non soldées alors que le restaurant pour lequel nous avons eu le crédit ne fonctionne plus", confie Mme Marthe Toubaro, présidente du Groupement Veuves Unies de Doba. "Nous ne savons pas si cet argent est maudit parce que la plupart des bénéficiaires qui ont commencé le commerce avec ce crédit se plaignent", se lamente Mme Bémongoum Rémadji, secrétaire générale dudit groupement.
Seuls, les établissements de micro finance bien organisés arrivent à produire un impact sur les bénéficiaires, grâce à un travail de fourmi et aux garde-fous mis en place. C’est le cas des caisses d’épargne et de crédit qui ont fourni un travail d’éducation envers les membres. Ceux-ci comprennent bien que l’argent qui leur a été prêté appartient à tous les membres et qu’il faut rembourser pour permettre à d’autres d’en profiter. Ainsi, un crédit d’un montant de 300 000 Fcfa est accordé aux parents membres des caisses d’épargne et de crédit de Moundou pour leur permettre d’envoyer leurs enfants bacheliers étudier à l’Université de NGaoundéré au Cameroun. Ce crédit, remboursable en une année, est renouvelé si le parent arrive à l’apurer dans le délai. De cette façon, beaucoup de paysans ont financé les études de leurs progénitures.
Le milieu rural, un cas spécifique
Le non-remboursement des microcrédits a des causes institutionnelles et conjoncturelles. Les causes institutionnelles relèvent de l’organisation de l’établissement de micro finance. Si l’établissement a accordé des microcrédits sur la base d’une décision politique sans impliquer les techniciens de la micro finance, le risque est évident. Certains emprunteurs, par mauvaise foi, vendent les matériels de travail comme les charrues, et charrettes, le fonds de commerce et disparaissent du village. Ils vont en aventure dans une autre ville ou dans un autre pays voisin. D’autres accèdent au crédit d’investissement, mais l’utilisent pour convoler en seconde ou troisième noce. Dans une ville du Nord du pays, un bénéficiaire du microcrédit du gouvernement a répondu, sans inquiétude, à l’agent chargé du recouvrement qu’il n’a pas d’argent à lui donner. "J’ai complété ton montant du crédit pour organiser ma 2ème noce". D’autres enfin, utilisent plusieurs astuces pour fuir les agents de recouvrement.
Les causes conjoncturelles surviennent en cas de problème économique, tel que la loi du marché. C’est le cas pour les bénéficiaires du micro crédit octroyé par le comité provisoire de gestion des 5% des revenus pétroliers de Doba reversés à la région productrice. Presque tous les bénéficiaires ont opté pour la même activité commerciale. Par exemple, beaucoup ont stocké les sacs de mil, de maïs et de riz dans l’intention de les revendre plus chers au moment de soudure. Or, à l’échéance, il fallait rembourser. N’ayant pas d’autres ressources, tous ceux qui ont stocké ces céréales ont décidé au même moment de les vendre pour pouvoir rembourser. Malheureusement le surplus de l’offre a fait chuter le prix sur le marché. Les sacs de céréales ont été vendus à perte. Cela a permis de payer une partie seulement de la dette, le reste n’est pas payé depuis quelques mois parce que les bénéficiaires n’exercent plus d’activités génératrices de revenus. "Nous sommes inquiets qu’un jour à l’autre la justice nous mette en prison pour crédit non payé", se plaint l’une des bénéficiaires. "L’activité de micro finance est un exercice où le risque de non-remboursement est à 200 % compte tenu de la situation de précarité des bénéficiaires", a déclaré le Directeur général de la Caisse de Développement et de Crédit Rural (CDCR) de Moundou. "Imaginez que moi, un fonctionnaire, le même jour où j’ai reçu un crédit de 200 000 F CFA, ma belle mère décède. J’utiliserai certainement une partie de cette somme pour les obsèques. Et les problèmes commencent à ce niveau" , renchérit-il.
Des aléas climatiques défavorables
C’est le cas d’une association des femmes vivant avec le VIH/Sida qui a bénéficié d’un microcrédit de 600 000 FCFA du ministère en charge de la micro finance, remboursable en 6 mensualités, mais dont les membres n’arrivent pas à rembourser après 3 versements. La présidente de cette association se dit inquiète car c’est elle qui a signé le contrat et elle est obligée de payer à la place des autres membres défaillants. Certaines se sont soignées avec le capital de leur commerce et n’exercent aucune activité génératrice de revenus. Les aléas climatiques aussi sont des causes conjoncturelles de non remboursement du micro crédit. En zone rurale, la mauvaise pluviométrie, les inondations, le manque de moyens pour le sarclage des champs, la mauvaise productivité et l’épineuse question de la mévente du coton peuvent empêcher les producteurs de s’acquitter de leurs dettes. Les paysans se disent souvent victimes d’incendie, de vol d’argent à la maison ou au cours d’un voyage par les coupeurs de route et de pression sociale. "Si un membre de la famille est malade ou a un problème en justice, tu es obligé de lui venir en aide par solidarité familiale", confie un paysan.
Ainsi, les impacts des microcrédits sur les bénéficiaires sont mitigés. Si certains en profitent, d’autres s’engloutissent davantage dans la pauvreté. Selon M. Blagué Ndohalbé, directeur général de la Caisse de Développement et de Crédit Rural (CDCR) de Moundou, "pour mesurer l’impact du microcrédit sur le bénéficiaire, il faut établir la situation de référence au départ de celui-ci, ses biens matériels avant et après, évaluer sa transformation, sa perception du microcrédit. Tout cela n’est pas toujours facile".
Angèle Béguy Ramadji