La résolution des conflits dans les sociétés tchadiennes
samedi 25 août 2007, par Banhoudel Mékondo Frédéric
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La résolution des conflits dans les sociétés tchadiennes
Au Tchad, des structures traditionnelles, modernes, formelles et informelles sont mises en place en vue de résoudre les conflits opposant les citoyens entre eux, les citoyens et les institutions ou les institutions entre elles.
Faute de compromis entre les belligérants, les pouvoirs publics ont souvent recours à la force publique pour que certains conflits ne dégénèrent. Traditionnellement, le mode de résolution des conflits revêt des symboles qui varient d’une société à une autre. Chaque groupe social apporte une réponse appropriée aux situations de conflits qui surgissent en son sein. Cette réponse est aussi fonction de la gravité du délit commis. Les réparations dans ce contexte commencent par la négociation. C’est d’abord la recherche de la réconciliation et de la concorde. Cependant, pour des cas jugés graves tels que l’inceste et le meurtre, l’on recourt à des peines lourdes. Le meurtre d’un membre d’une famille par un membre d’une autre communauté se répare par le sang. Le conseil des anciens des deux familles en conflit se rencontre après le contre-meurtre pour parvenir à une issue négociée. Par exemple, nouer des alliances entre les deux groupes par les liens du mariage. "La sanction constitue l’extrême recours ; lorsqu’elle est prononcée, elle est appliquée intégralement". (1) Cependant les accusés (cas d’adultère, par exemple) peuvent prouver leur innocence en acceptant de jurer selon les rites traditionnels propres à chaque région.
reconnaissance de la faute, un pas vers la réconciliation
Il est important de relever que dans la résolution des conflits familiaux, le plus important c’est l’acceptation des règles communes en s’engageant à ne plus répéter la même faute. " Chaque étape fait appel au sentiment, à la raison, comme elle rappelle les règles régissant la communauté. Les parties en conflits sont écoutées, tour à tour, sans interruption, avec attention et une extrême courtoisie". (2) La médiation a toute son importance dans les relations sociales. Le mode de règlement d’un conflit repose sur l’expérience et la sagesse des anciens.
La viabilité des règlements dépend de la volonté des acteurs en face. Sur le plan traditionnel, il n’existe pas d’instruments qui contraignent formellement les parties en conflit à accepter les verdicts qui sont prononcés contre elles. Ces mesures visent beaucoup plus à moraliser pour bâtir une vie harmonieuse au sein de la société à laquelle l’on appartient.
Ainsi, dans certaines ethnies du Tchad, notamment chez les Mbaye, Sara Madjingaye et Daye, la résolution d’un conflit intègre un mécanisme unique parfois nuancé. (3)
Dans le cadre des conflits familiaux (individuels ou collectifs), ce sont les parents directs des belligérants, les chefs de lignages ou de clans, les sages du village et les femmes âgées émancipées qui sont indiqués pour apporter leur contribution à leur résolution. Prioritairement intervient le père de famille pour tenter d’atténuer la crise. Il se fonde dans ce cas sur des principes communs qui régissent la société à laquelle la famille appartient. Il a pour tâche de ramener à la raison la personne en conflit. S’il échoue dans sa mission de bons offices, son épouse vient à la rescousse. Les autres membres apportent leur pierre à l’édifice s’ils constatent que les deux premiers émissaires n’ont pas obtenu le résultat escompté. Ce sont, dans l’ordre chronologique, les parents directs, une personne influente sur les acteurs au cœur de la turbulence, les membres de la famille maternelle et paternelle. Lorsque toutes les voies de recours sont épuisées sans résultats, le conseil des sages prend en main l’affaire, rappelant les principes de base (l’initiation) sur lesquels fonctionne la société éprouvée
Dans le Mayo Kebbi, les Massa utilisent le "Labana" ou initiation pour résoudre un conflit qui se déclenche dans leur milieu. "Le Labana enseigne les règles qui sous-tendent la vie sociale. Il devient un instrument fédérateur de la multitude de divisions qui composent le groupe ethnique". Les toupouri s’attachent au "Gounougay ", un rite initiatique pour régler les rapports aînés/cadets qui sont des rapports de soumission. "En cas de conflit, les anciens initiés font prévaloir ces rapports pour obtenir réparation et réconciliation". Les Moundang ont "le Fing", une fête annuelle, comme cadre pour faciliter la résolution de leurs conflits. Cette fête qui suit une autre, "le Fing Zabléré", un moment de pénitence, est une opportunité pour eux d’observer un répit ou de mettre fin au différend qui les oppose. Ils en profitent pour faire leur propre introspection. Cette période est un temps de médiation dans les rapports sociaux pour se demander mutuellement pardon.
Il existe par ailleurs au Tchad tout un arsenal d’instances formelles ou informelles de résolution des conflits qui peuvent opposer des citoyens ou différentes communautés entre elles. Les chefferies de race, les cliniques juridiques des associations de défense des droits de l’homme, la médiation entre éleveurs et agriculteurs au Tchad de Eirene (MEC), la médiature instituée par le gouvernement tchadien, la justice. Lorsqu’il s’agit des problèmes politico-militaires, l’on recourt généralement aux commissions ad hoc mises sur pied pour le besoin de la cause. Les litiges électoraux sont, par contre, confiés au Conseil Constitutionnel. Les délits de presse, quant à eux, sont portés à l’appréciation du Haut Conseil de la Communication ou de la justice.
La justice, une institution mise à l’écart
En plus de la justice moderne, on peut recourir aux tribunaux coutumiers, au règlement à l’amiable ou à la réparation comme modes de résolutions des conflits intercommunautaires. Les litiges relatifs au commerce, les conflits collectifs du travail, les affaires matrimoniales, etc. sont soumis à l’arbitrage et à la conciliation." Ce sont des voies de résolutions des conflits qui permettent aux parties en conflits de contribuer elles-mêmes à la recherche de solutions aux litiges". (4)
La justice moderne, plus formelle, a certes un caractère contraignant mais les Tchadiens parviennent à se soustraire à ses décisions. C’est dire que certaines institutions publiques sont minées à la base par des faiblesses qui rendent aléatoire l’exécution des peines qu’elles prononcent. Le recours à des mécanismes non juridictionnels apparaît de plus en plus comme une option choisie par beaucoup de Tchadiens pour résoudre leurs problèmes. De même, la résurgence des chefferies de race et la pratique de la dya par certaines communautés prouvent que l’informel prend l’ascendance sur le formel. L’on se rend nettement à l’évidence que le premier acte que pose aujourd’hui un citoyen en difficulté, c’est de recourir aux instances informelles de règlement de litiges pour éviter d’être soumis à la vindicte du camp offensé.
Laoro Gondjé
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(1) et (2) Gozzo Joab,, enseignant-chercheur, Université de N’Djaména
(3) Mme Dangar Martine, sociologue
(4) Toussaint Roasngar Ablaye, magistrat
T&C n°249 septembre 2006