Les conflits au Tchad : Mieux vaut prévenir…
samedi 25 août 2007, par Banhoudel Mékondo Frédéric
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Les conflits au Tchad
Mieux vaut prévenir…
Au Tchad, les conflits de tous genres surviennent de manière cyclique. Beaucoup de paramètres sont à la base de cet état de choses, notamment l’absence de prévention et la mauvaise gestion de la période post-conflit. Comment éradiquer, du moins freiner la fréquence de ces violences ?

Lorsqu’ils éclatent, les conflits ont des répercussions graves sur les populations, mêmes innocentes. Ici, réfugiés soudanais dans le camp de Farchana à l’est du Tchad
Lorsque les causes de conflits sont mal identifiées, si la solution proposée ne touche pas aux vraies causes, ou ne satisfait pas les protagonistes, le conflit a de fortes raisons de resurgir. C’est le cas des conflits intercommunautaires ou des conflits entre agriculteurs et éleveurs. Mais, pour ce qui est des conflits politico-militaires, l’analyse de leurs causes internes, des processus de négociation, des accords signés ne suffirait pas à expliquer les échecs dans leur résolution. Il ne faut pas perdre de vue les influences extérieures dans la persistance de ce type de conflit.
Le rebondissement sans cesse des mêmes conflits est dû, en partie, au manque de neutralité des autorités politiques, administratives ou militaires et à l’absence de l’autorité légitime de l’État ou de lois claires, objectives, consensuelles et imposables ou acceptables par tous. Car le plus souvent certaines personnes justifient leurs crimes par la volonté de se rendre soi-même une justice qui leur est refusée par l’autorité légale. C’est pourquoi, des voies doivent être trouvées pour établir des lois et l’État de droit, d’une part, et pour proposer aux acteurs en conflit un arbitrage adéquat, d’autre part.
Certaines structures traditionnelles, notamment les chefs de race ont parfois joué un précieux rôle. Leur objectif n’est pas de créer une justice parallèle, mais de la rendre accessible à tous les citoyens. Malheureusement, au lieu de rester au niveau de l’arbitrage, ces structures traditionnelles connaissent aussi des affaires d’ordre pénal. Si l’on veut que les structures telles que les chefs de race ou les cliniques juridiques jouent un rôle de complémentarité et non de substitution aux systèmes de juridictions étatiques, une redéfinition des règles de jeu, de leurs rôles voire de leurs compétences s’impose. En outre, l’harmonisation des lois au-delà des diversités culturelles et des modalités de règlement des conflits est une exigence pour la paix, la création d’un État de droit et l’acceptation des solutions préconisées. Cela permettra de régler de manière plus efficace les conflits afin d’éloigner la tentation de la revanche.
Absence de justice équitable
De plus, pour éviter la résurgence des conflits, la responsabilité personnelle doit progressivement remplacer la référence au groupe ou à la communauté avec son apparente légitimité qui donne sa force à l’institution des chefs de race.
Dans beaucoup de cas, la répétition de la violence en vigueur est due au recours à la violence comme mode privilégié de résolution des conflits. Car, en l’absence d’un système de justice équitable pour tous ou au caractère expéditif du mode de règlement, beaucoup de Tchadiens restent convaincus que la force constitue le seul moyen de résoudre des conflits. Ce qui est de nature à perpétuer le cycle de la haine, de la vengeance, en bref de la violence.
Par un dialogue franc et objectif, on parviendra à mettre en place des mécanismes objectifs, à faire des concessions mutuelles, à découvrir la vérité, à rétablir la justice ou le droit, à parvenir au pardon et à la réconciliation, condition indispensable pour une paix durable. Le dialogue permet de s’entendre sur la nature du problème, ses causes profondes et son mode de règlement. Grâce au dialogue, les stéréotypes s’éloignent et laissent la place à la bonne volonté et à la compréhension mutuelle. Entrer en dialogue avec l’autre c’est créer des valeurs telles la confiance, l’acceptation mutuelle, la facilité de coopération, le sens de l’identité, la formation de réseaux relationnels nouveaux. Le dialogue crée un sens de communauté, une bonne volonté et permet d’avancer dans la même direction. Le dialogue constitue une méthode viable pour faire émerger une réflexion à même d’engendrer de véritables solutions viables.
Le bénéfice tiré des conflits stimule
La répétition des conflits trouve son explication également dans le bénéfice tiré par les acteurs. Si une personne trouve dans les conflits une source de revenus substantiels (amendes, saisies des biens), elle n’a pas intérêt à ce qu’il n’y ait pas de conflits. En outre, on se rend compte que dans certains cas l’argent ne rend pas justice à la justice. Les structures traditionnelles qui jouaient un grand rôle dans le règlement de ces conflits ont été pris en otage par des préoccupations mercantiles ou ont été soit marginalisées, soit monopolisées par des autorités militaires ou administratives. On accuse souvent ces dernières d’attiser la haine ou la violence et de s’intéresser plus à ce qu’elle rapporte qu’à son règlement définitif. Car, face aux avantages pécuniaires de certains conflits, très peu d’attention est accordée à la recherche de leurs causes profondes, à la quête de la paix, à la justice, à l’harmonie sociale et aux solutions durables.
En outre, lorsque les coupables demeurent impunis ou bien lorsque les conflits sont toujours résolus à l’avantage des puissants, cela crée de sentiment de frustration, d’injustice, de haine, de rancœur, susceptible de provoquer de nouveaux conflits au moment où les rapports de forces changent. Les griefs d’une communauté qui se sent marginalisée et exclue des centres de décisions et des ressources constituent un risque permanent de déclenchement ou de résurgence des conflits.
Pour mettre fin à la résurgence des conflits, il faut trouver des solutions dont chacune des parties tire un bénéfice. Cette option se base sur un principe simple : la victoire partagée est toujours plus grande que la somme des parties. Cette logique, lorsqu’elle est bien comprise, incite fortement à résoudre les conflits d’intérêts par la négociation, la médiation, la conciliation, l’arbitrage, plutôt que par la force. Grâce à cette logique, chacune des parties a gagné quelque chose qu’il n’est pas prêt à perdre. Du coup, on réduit ainsi le risque de résurgence de certains conflits.
Comme le conflit rend toujours compte des rapports ou des tissus relationnels existants entre les différents protagonistes ou acteurs, il n’y a pas d’autres portes de sorties que de promouvoir un mécanisme qui, en plus de réconcilier des acteurs, fait la lumière sur le problème, permet de jeter les bases de nouvelles relations ou d’un dialogue permanent et qui empêche le réflexe défensif et le repli sur soi en faisant donc preuve de largeur d’esprit.
Absence de stratégie de vérité et réconciliation
Dans le cas des conflits armés, c’est surtout le partage du pouvoir et l’intégration des combattants dans le circuit administratif et militaire qui est au cœur du processus de résolution. L’inconvénient de cette stratégie est qu’elle est peu pérenne, puisqu’elle se résume bien souvent à un pacte entre élites rivales, laissant sans réponse la question des origines sociales ou structurelles des conflits, la vérité, la justice et la réconciliation à la base. Le partage du pouvoir, en soi important, équivaut à une simple redistribution des fauteuils à la table du festin, présageant de l’émergence prochaine de laissés-pour-compte et de mécontents. C’est pourquoi, une démarche de résolution de conflit, si elle veut réduire le risque de leur retour, en plus de la redistribution du pouvoir, doit établir la vérité sur les faits, dégager la responsabilité, le pardon, la réconciliation et reconstruire les tissus relationnels endommagés. Car à l’issue d’une crise, il est indispensable de cicatriser les blessures relationnelles pour les rendre saines, dépouillées des effets perturbateurs de la crise. L’absence de sécurité, de justice et de vérité et le rôle de l’argent étaient le terreau de toute rébellion ou révolution. Une culture de dialogue permanent et une attention aux problèmes de justice et de réconciliation, peuvent sortir le Tchad de la spirale de la violence et faire échapper le pays aux influences extérieures néfastes.
Gérer la période post-conflit
Car, le conflit laisse souvent des sentiments de colère, de frustration, de peur, de haine, d’insécurité, d’humiliation, de soif de vengeance, des blessures mal cicatrisées ou un traumatisme profond. Il faut donc faire attention aux effets différés des conflits. Comme la fin du conflit donne aux uns les sentiments d’une victoire et aux autres celui de la défaite, il faut se méfier notamment de la capacité de nuisance des vaincus. Ainsi, même si le conflit paraît résolu en théorie, les plaies ne se sont pas toujours cicatrisées, le risque de le voir renaître demeure. C’est pourquoi, toute solution doit comprendre la gestion de cette étape post-conflit.
L’enracinement durable de la paix, le succès de la transition après le conflit, l’application des décisions précises sont autant d’indicateurs pour éviter la rechute. L’une des causes de la perpétuation des conflits au Tchad, réside dans le manque de mécanismes efficaces pouvant garantir l’application de ce qui a été convenu de commun accord, veiller à sa pérennité et détecter tout risque de reprise du conflit. Il convient de créer un groupe d’appui dont la tâche est d’analyser la situation et ses évolutions, d’avertir des risques, de repérer les maillons faibles dans l’organisation, lister et valoriser, chemin faisant, les avancées positives et les propositions, établir des recommandations.
Si on veut être certain que personne n’a intérêt à recourir à la violence, il faut veiller à bien gérer cette étape post-conflit qui est comme une période de convalescence. Prudence, donc. La vigilance doit être de mise. Il faut prendre garde à ne pas recréer le cadre qui a fait naître la brouille. Une bonne stratégie de gestion de la période post-conflit est une condition indispensable pour empêcher la résurgence de certains conflits.
Antoine Bérilengar
T&C n°249 septembre 2006